La Tempête [critique] : Gros temps et grand talent

© Fabienne Rappeneau

Une tempête, un naufrage, des monstres et des esprits, de l’amour et de la vengeance, le tout en 75 minutes dans la minuscule Huchette ! Pari audacieux, relevé avec panache par Emmanuel Besnault !

Prospero, dépossédé de son duché milanais par la fourberie de son frère et la complicité du roi de Naples, se fait le metteur en scène d’une leçon de morale destinée à rééduquer les vicieux. Avec l’aide d’Ariel, l’esprit du vent, il provoque une tempête qui fait s’échouer le navire de ses bourreaux sur l’île dans laquelle il est relégué avec sa fille, élevée loin des humains et de leur vilenie. Emmanuel Besnault adapte la foisonnante pièce de Shakespeare en la concentrant sur l’amour naissant entre Miranda et Ferdinand, la rencontre avinée entre Caliban et Stephano et la relation bouleversante entre Prospero et Ariel, serviteur libéré par la compassion.

Comédiens protéiformes

Jérôme Pradon est un Prospero magistral, à la fois admirable de rigueur morale et bouleversant en sa colère changée en pardon. Marion Préïté et Ethan Oliel jouent tous les autres rôles de cette saga de poche, passant de la fable romanesque à la commedia dell’arte avec une aisance, une rapidité et un talent réjouissants. Ils sont touchants en jeunes premiers amoureux et désopilants en clowns éméchés. L’adaptation, qui s’appuie sur la traduction inédite d’Eric Sarner, fait aussi la part belle à la musique. La voix devient chant, pour dire l’affection et la colère, la douceur et le ressentiment, la joie et la tristesse. La composition et la création sonore de Jean Galmiche dialoguent élégamment avec le texte.

Théâtre de rêves

Le décor, d’une grande simplicité, réussit le tour de force d’agrandir le théâtre aux dimensions du monde ; la toile et le bois suffisent à suggérer la mer déchaînée, la grotte du magicien, le rivage paisible de la sérénité retrouvée et de l’amour vainqueur. Prospero avoue à la fin que la machinerie illusoire de son île et de son art n’était pas au service de sa haine, mais visait seulement à édifier les méchants. Ainsi va le théâtre quand il est bien fait, c’est-à-dire taillé dans l’étoffe des rêves. Voilà une Tempête que l’on se plaît à traverser en compagnie de tels marins !

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